| COUNTRY | France |
| NEWSPAPER | Liberation |
| DATE | 17. august 2004 |
| AUTHOR | Christophe DABITCH |
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A Guca la Serbe, trompettes et tradition Ça commence par une pluie de bière. Dès la première note, dès le premier son de trompette qui éclate sur scène, ils sont des dizaines à jeter leurs verres en l'air, à faire mousser les bouteilles vers le ciel avant d'entamer une danse collective, à tourner main dans la main tout en soutenant le rythme des musiciens avec des sifflets. Nous sommes au royaume de la trompette et des costauds torse nu, la transe rustaude du Rio des Balkans a occupé toute la semaine dernière le petit village agricole de Guca, au sud-est de la Serbie. La population passe de 6 000 à plus de 300 000 habitants pendant le festival. En 1961, lors de la première édition, quatre fanfares se disputaient le prix de la «trompette d'or» ; aujourd'hui, elles sont vingt et ne viennent à Guca qu'après des éliminatoires, dans d'autres festivals du même type en Serbie. Chansons populaires. Ces fanfares sont celles que Goran Bregovic et Emir Kusturica ont popularisées dans le monde entier, avec leur énergie communicative et leurs bricolages poétiques. Les étrangers, de plus en plus nombreux chaque année, croient souvent venir assister à un festival de fanfares tsiganes, mais il n'en est rien. Car, dans le vocabulaire du pays, les fanfares sont «blanches» et «noires», serbes d'un côté et tsiganes de l'autre, mais tous les musiciens revêtent pour la compétition les mêmes habits traditionnels serbes et le répertoire imposé est celui des chansons populaires. Les trompettistes sont avant tout les interprètes d'une culture nationale. Comme le dit Mirjana Zakic, ethnomusicologue de Belgrade et membre du jury de Guca (qui ne compte aucun Tsigane) : «On souhaite maintenir l'authenticité des mélodies traditionnelles. On juge la virtuosité, la musicalité, les arrangements et le respect de l'original. Le plus important est de donner une interprétation dans l'esprit populaire». Identité. Car, pour les festivaliers, en plus d'être une fête gigantesque, Guca est une manifestation de la culture et de l'identité serbes. Les trompettes vont avec les drapeaux, les chansons nationales certaines vraiment «nationalistes» , les portraits du leader serbe royaliste de la Seconde Guerre mondiale, les calots militaires... Il y a une fierté revancharde à tant exhiber le petit bazar nationaliste, mais dans l'atmosphère de transe musicale et alcoolisée de Guca, dans cette communion folklorique, tout est noyé dans la fête. Milan, un jeune Serbe de 25 ans qui vient au festival pour la troisième fois, y voit un lieu où les générations se mélangent, où «pour une fois tout le monde s'entend bien» : «C'est juste comme ça, on boit et on achète les calots militaires pour être dans le style, c'est pour s'amuser !» Comme il faut avoir le goût du paradoxe pour aimer les Balkans, il ne sera pas étonnant de voir un Slovène ou même un musicien américain, venu ici pour l'intensité et la profondeur de la musique, arborer des insignes nationalistes serbes. A Guca, la musique n'adoucit pas les moeurs mais elle provoque une explosion cathartique, pour l'heure pacifique. En plus, cela plaît aux étrangers qui viennent chercher ici le petit frisson de la folie balkanique... Car, durant quatre jours et nuits, les fanfares ne s'arrêtent que quelques heures. Au-delà des figures imposées par la compétition et des concerts sur la grande scène, les formations, surtout tsiganes, animent les coins de rue, les cafés et les hôtels. C'est là que l'on retrouve le fameux jeu dysharmonique des Tsiganes, leurs improvisations et leur capacité à faire se lever des tablées de Serbes qui, quelques minutes auparavant, malgré les trompettes collées aux oreilles, semblaient indifférents. Comme le dit Milan Nikolic, un jeune trompettiste tsigane : «C'est eux qui demandent qu'on leur joue dans les oreilles et, de toute façon, ils jouissent plus quand ils nous écoutent que quand ils écoutent jouer les orchestres serbes.» Enième paradoxe dans ce pays où l'on méprise volontiers les Roms tout en étant capable de se mettre à genoux devant eux pour qu'ils continuent à jouer encore et encore. C'est ainsi que les Tsiganes prennent symboliquement le pouvoir à Guca. Ils ont leur danse traditionnelle reconnue par le festival, ils interprètent le répertoire serbe mais ils peuvent aussi jouer absolument tout, de Glenn Miller au générique du journal télévisé revu et corrigé. Vapeurs d'alcool. A l'instar d'un des maestros, Boban Markovic, ce sont eux qui font de Guca autre chose qu'une énorme foire agricole et ils savent provoquer cette hystérie festive qui va de pair avec l'événement. Car Guca est pour eux essentiel : une victoire au festival signifie une année de concerts assurée. Comme le dit encore Milan Nikolic : «On est plus technique et on y met tout notre coeur parce qu'on travaille plus, nous, on vit de ça !» Guca est ainsi : dans l'odeur de boeuf et de cochon grillés, dans les vapeurs d'alcool, dans une foule de jeunes costauds qui hurlent et de jeunes filles qui dansent, il se trouve un orchestre tsigane qui joue à n'en plus pouvoir. Et Guca est beau pour ces quelques moments de bonheur. |